Vendre du cannabis en pharmacie, sous contrôle et à prix encadré, ne pousse pas les usagers à en consommer davantage. C’est ce qui ressort des premières données de l’étude suisse SCRIPT, qui a suivi 1177 consommateurs réguliers à Berne, Bienne et Lucerne. Au bout de six mois, la fréquence de consommation n’a pas grimpé, une légère tendance à la baisse pointe même, et les participants se sont surtout mis à fumer moins.
Quand l’ordonnance remplace le dealer, ce sont les habitudes qui changent d’abord. Les résultats qui font avancer le débat, c’est sur Le Cannabiste.
Source : Villes de Berne, Bienne et Lucerne, étude SCRIPT (Universités de Berne et de Lucerne).
Six mois d’essai, aucune hausse de la consommation
L’étude SCRIPT, dont le nom complet signifie en anglais « essai randomisé contrôlé sur un cannabis plus sûr en pharmacie », est pilotée par les Universités de Berne et de Lucerne pour le compte des trois villes. Elle a recruté 1177 consommateurs déjà réguliers, âgés en moyenne de 34 ans, dont pratiquement la moitié fumait chaque semaine et l’autre moitié tous les jours.
Le protocole repose sur un tirage au sort. Un premier groupe de 588 personnes a pu s’approvisionner sans attendre dans les neuf officines partenaires. Les 589 autres ont d’abord gardé leurs sources habituelles durant six mois, avant d’accéder au même circuit. En comparant ces deux moitiés quasi identiques, l’une avec accès légal, l’autre sans, les chercheurs isolent l’effet propre de la vente en pharmacie.
Verdict après six mois : la fréquence de consommation a très peu bougé et les écarts entre les deux groupes sont jugés négligeables. Autrement dit, ouvrir un accès légal n’a pas transformé les usagers en consommateurs plus assidus, la crainte la plus souvent brandie contre ce type de dispositif. La consommation de tabac, elle aussi surveillée, est restée globalement stable.
Moins de fumée, plus de vaporisation
C’est dans la manière de consommer que l’effet le plus net apparaît. Parmi les usagers ayant accès à l’officine, la part de ceux qui se limitaient au produit fumé est passée de 78 % en début d’essai à 58 % après six mois. En parallèle, les méthodes sans combustion gagnent du terrain, qu’il s’agisse d’inhalation par vaporisateur, de prise orale ou d’un panachage de plusieurs formats.

Cette bascule ne s’observe que dans le groupe ayant accès aux pharmacies, ce qui la rattache directement à la distribution encadrée. Côté ventes, les fleurs représentent encore 65 % des achats, mais les liquides pour vaporisateurs pèsent déjà 21 %. Les chercheurs considèrent ces alternatives sans combustion comme potentiellement moins nocives que le cannabis fumé, même s’ils restent prudents à ce stade.
Le glissement est loin d’être anodin. La majeure partie des risques respiratoires associés au cannabis vient de la combustion et du mélange fréquent avec le tabac, pas de la molécule elle-même. Réduire la part de produit fumé, c’est agir sur le principal facteur de dommage sans exiger l’arrêt de la consommation.
La pharmacie, lieu de conseil autant que de vente
Les neuf pharmacies participantes ne se contentent pas d’un rôle de comptoir. Leur personnel a été formé pour informer les acheteurs sur les modes de consommation à moindre risque et sur le dosage. Cet accompagnement fait partie intégrante de l’intervention testée, au même titre que le produit lui-même.

Les retours des usagers penchent du bon côté. La satisfaction à l’égard des conseils atteint 71 %, et le passage en officine a été vécu comme agréable par 87 % d’entre eux. Les autorités insistent aussi sur un bilan sans accroc : aucune revente à des tiers, aucune consommation constatée sur la voie publique, un point sensible pour la légitimité du dispositif.
Le prix, enfin, a été fixé légèrement au-dessus de celui du marché noir, taxe simulée comprise. Les participants les plus âgés l’acceptent, tandis que les 18-25 ans y sont plus sensibles, un écart que les responsables de l’étude interprètent comme un levier de protection de la jeunesse plutôt que comme un défaut du modèle.
Le marché noir résiste, mais perd en fiabilité
L’accès légal n’a pas balayé le circuit parallèle d’un coup. Sur la semaine écoulée, 40 % des participants du groupe autorisé avaient tout de même fumé un produit venu du marché noir, quand 51 % avaient fumé celui distribué par l’étude. Les deux filières cohabitent, l’offre encadrée grignotant peu à peu la part de l’illégale sans la faire disparaître.
C’est sur la fiabilité du produit que le fossé se creuse. Les participants ont tenté d’évaluer la puissance de 69 produits achetés au noir : une seule de ces estimations collait au résultat du laboratoire, les autres se répartissant entre 27 teneurs sous-évaluées et 41 surévaluées. Plus préoccupant, sur 127 prélèvements illicites passés au crible, neuf renfermaient des cannabinoïdes de synthèse, des molécules autrement plus imprévisibles que le THC. Tout l’argument sanitaire de la filière encadrée se loge dans cet écart.
En France, le sujet reste hors des radars
Ces résultats restent préliminaires et n’ont pas encore été validés par une évaluation scientifique indépendante. L’étude, lancée en mars 2024, doit se poursuivre jusqu’en 2029, avec un cannabis dont la teneur en THC est plafonnée à 20 %. SCRIPT n’est d’ailleurs qu’un essai parmi d’autres : environ 7000 personnes participent en tout aux expérimentations suisses, de Bâle à Lausanne. La Suisse a prolongé l’expérience de vente de cannabis légal à Zurich jusqu’en 2028, dans le même cadre légal fédéral.
En France, rien de comparable à l’horizon. Aucune vente de cannabis à usage adulte n’est autorisée, et le seul cannabis en vente libre reste le CBD, à condition d’afficher un taux de THC inférieur à 0,3 %. Là où la Suisse teste, mesure et ajuste depuis 2024, le débat français reste bloqué en amont, sans cadre expérimental équivalent. De quoi observer de près une méthode qui, chiffres à l’appui, ne confirme pour l’instant aucune des craintes habituelles.
Les principaux chiffres à retenir
- 1177 consommateurs réguliers suivis à Berne, Bienne et Lucerne, répartis entre 588 avec accès immédiat et 589 en liste d’attente.
- Part de fumeurs exclusifs dans le groupe autorisé : 78 % au départ, 58 % après six mois.
- 71 % satisfaits des conseils en pharmacie, 87 % d’expérience d’achat jugée agréable.
- Sur 69 échantillons du marché noir, une seule estimation de THC correcte, et 9 des 127 produits illicites contenaient des cannabinoïdes de synthèse.
- Environ 7000 participants aux essais pilotes suisses, étude prolongée jusqu’en 2029.












