L’un des plus grands opérateurs du cannabis aux États-Unis a décidé de forcer la main. Faute d’avoir convaincu le conseil d’administration d’Aurora Cannabis en coulisses, Curaleaf porte désormais son offre de rachat directement aux actionnaires du producteur canadien : 4,00 dollars par action, soit une prime de 45 % sur le cours moyen des trente derniers jours. Et la cible réelle n’est pas seulement nord-américaine, c’est la production européenne de cannabis médical.
Quand les géants de l’herbe se disputent à coups de centaines de millions, c’est tout le paysage mondial qui se recompose. Qui veut avaler qui, et pourquoi l’Europe est le vrai butin, on regarde ça de près sur Le Cannabiste.
Source : communiqués officiels de Curaleaf Holdings et d’Aurora Cannabis, 11 août 2026.
Une offre à 4 dollars portée directement aux actionnaires
Curaleaf ne rachète pas encore Aurora, il annonce son intention de lancer une offre publique d’achat sur la totalité des actions du groupe canadien. Le montage mêle titres et liquidités : pour chaque action Aurora, 0,3463 action Curaleaf plus 0,75 dollar en cash, ce qui donne une valeur implicite de 4,00 dollars. Rapporté au cours moyen pondéré des trente derniers jours (2,75 dollars), le compte représente une prime de 45 %, et même 110 % une fois retirée la trésorerie qu’Aurora garde en caisse.
Un plafond de 5,00 dollars par action a été posé, au cas où le titre Curaleaf s’envolerait avant la clôture de l’opération. Surtout, la manœuvre sort de l’ordinaire : au lieu de négocier avec la direction d’Aurora, Curaleaf s’adresse directement aux propriétaires du capital. Le groupe américain assure avoir tenté la voie discrète d’abord, avec une première lettre le 23 juin 2026 puis une relance le 7 juillet, sans jamais obtenir les discussions espérées.

Le vrai enjeu, la production européenne de cannabis médical
Derrière le vocabulaire boursier, l’opération vise un actif très concret : la capacité de fabriquer du cannabis médical aux normes européennes. Aurora revendique plus de 50 tonnes de capacité annuelle de culture et de production certifiée EU-GMP, le standard pharmaceutique exigé pour vendre du cannabis thérapeutique en Europe, avec des sites au Canada et en Allemagne. Curaleaf, de son côté, exploite déjà trois usines EU-GMP au Portugal, en Espagne et au Canada.
En additionnant les deux, l’acheteur sécuriserait toute une chaîne, de la fleur cultivée jusqu’à la délivrance en pharmacie. Curaleaf met en avant ses positions de premier plan en Allemagne, au Royaume-Uni et en Pologne, là où le cannabis médical progresse le plus vite sur le continent. L’Allemagne, justement, est devenue le moteur européen depuis l’assouplissement de son cadre, au point que le marché allemand du cannabis médical fonce vers le milliard d’euros.

Un mastodonte à 17 pays dans les cartons
Sur le papier, le nouvel ensemble aurait de quoi impressionner : une présence dans 17 pays, plus de 1,5 milliard de dollars de chiffre d’affaires sur douze mois glissants (environ 1,4 milliard d’euros) et près de 350 millions de dollars d’excédent brut d’exploitation ajusté. Curaleaf promet au moins 40 millions de dollars (environ 37 millions d’euros) d’économies annuelles et une capitalisation combinée approchant les 3 milliards de dollars.
L’argument massue s’adresse aux actionnaires canadiens : entrer par la grande porte sur le marché américain, de loin le plus gros du monde avec environ 32 milliards de dollars de ventes légales par an (quelque 29 milliards d’euros), à l’heure où une réforme fédérale du statut du cannabis se profile outre-Atlantique.
Nous offrons aux actionnaires d’Aurora une occasion unique de participer à une plateforme mondiale bien plus diversifiée et d’accroître leur exposition aux vents porteurs de la réglementation américaine.
Boris Jordan, président et directeur général de Curaleaf
Aurora forme un comité spécial et temporise
En face, Aurora ne se laisse pas faire. Le producteur canadien confirme avoir reçu les deux lettres, mais précise que seule celle du 7 juillet comportait des termes financiers, sans détail sur la répartition entre actions et liquidités. Il souligne surtout que le plafond de 5 dollars reste inférieur au niveau auquel son action s’échangeait encore en décembre 2025.
Le conseil d’Aurora annonce la formation d’un comité spécial d’administrateurs indépendants pour examiner la proposition, tout en réfutant l’idée d’un refus de dialoguer : son administrateur référent aurait correspondu avec le patron de Curaleaf jusqu’au 24 juillet. L’entreprise met aussi en avant son rachat récent de Safari Flower Company, qui renforce justement sa capacité européenne, et invite ses actionnaires à ne rien faire dans l’immédiat.
Ce que cette bataille dit du cannabis médical en France
Vu de France, ce duel a de quoi donner le vertige. Pendant que deux groupes nord-américains se disputent une plateforme à plusieurs milliards, l’Hexagone en est encore à structurer son propre accès au cannabis thérapeutique, avec la généralisation récente de ce qui n’était qu’une expérimentation. Le cadre reste strict : en dehors du circuit médical encadré, seul le chanvre contenant moins de 0,3 % de THC est autorisé.
Le lien est pourtant direct : les usines EU-GMP que Curaleaf convoite sont précisément celles qui approvisionnent les patients européens, la France comprise à mesure que sa filière monte en puissance. Autrement dit, la consolidation qui se joue entre le Canada et les États-Unis dessine aussi, en arrière-plan, qui fournira demain le cannabis médical du Vieux Continent. Une raison de plus de suivre de près l’issue de cette offre de rachat.










